En France, l’extrême droite est proche de réaliser son objectif : la rupture des relations avec l’Algérie. Le ton guerrier de certains dirigeants politiques français avec des menaces de sanctions et des ultimatums contre l’Algérie ont balisé le terrain pour une rupture durable entre les deux pays. Il reste plus qu’à acter officiellement la séparation.
Dans ce contexte, en plus de la diaspora algérienne en France, ce sont les entreprises françaises qui travaillent avec l’Algérie qui vont payer le prix fort.
Entre l’Algérie et la France, il ne reste quasiment que les échanges commerciaux. Et au rythme où vont les choses, même le volet économique de la relation bilatérale risque d’être sensiblement impacté par la crise diplomatique qui s’aggrave chaque jour davantage.
“Plus rien n’avance si ce n’est les relations commerciales. Le dialogue politique est quasiment interrompu”, avait constaté le président de la République Abdelmadjid Tebboune dans un entretien publié début février dans le journal français L’Opinion.
Algérie – France : les intérêts économiques français en danger
En moins d’un mois, la relation s’est encore détériorée. Ce mercredi 26 février, Alger et Paris ont franchi un autre pas vers la rupture. Le gouvernement français a fixé un ultimatum à son homologue algérien pour reprendre les clandestins algériens sous OQTF, à défaut, l’accord de 1968 et l’accord de 2007 sur les passeports diplomatiques seront dénoncés.
En réponse, Alger a dénoncé les menaces de Paris, et rejeté l’ultimatum du chef du gouvernement François Bayrou.
Sérieusement froissée par les attaques et déclarations belliqueuses de l’extrême-droite, la relation risque d’être achevée par les mesures que le gouvernement français vient de décréter contre l’Algérie et celles qu’il n’exclut pas de prendre.
Mardi 25 février, le chef de la diplomatie Jean-Noël Barrot a annoncé des restrictions sur l’entrée en France de responsables algériens porteurs d’un passeport diplomatique.
Signe que les canaux de contact sont rompus entre les deux parties, le gouvernement algérien n’a pas été informé préalablement de ces décisions, comme l’a fait savoir le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué rendu public ce mardi.
Dans le communiqué, un changement de ton de l’Algérie est perceptible. Jusque-là, les responsables algériens, à tous les niveaux, qui se sont exprimés sur la crise, pointaient du doigt uniquement l’extrême-droite française et son discours hostile à l’Algérie.
Ce mardi, le MAE algérien a mis dans la même case le courant extrémiste et ses attaques et le gouvernement et ses décisions, estimant que les restrictions annoncées par Jean-Noël Barrot à la télévision s’inscrivent “dans la longue liste des provocations, des intimidations et des menaces dirigées contre l’Algérie”.
Dans son communiqué de ce mardi 26 février, le gouvernement algérien a mis en garde que la dynamique actuelle d’hostilité “peut avoir des conséquences incalculables sur la relation algéro-française dans toutes ses dimensions”.
Il y avait comme une porte laissée ouverte à un rapprochement et qui vient peut-être de se refermer. Dans son entretien à l’Opinion, le président Tebboune avait souhaité des déclarations fortes de la partie française et invité directement son homologue français à s’exprimer.
Le préalable de l’Algérie pour la reprise du dialogue n’était pas insurmontable. La reprise de contact aurait sans doute débouché sur le règlement des questions les plus urgentes qui empoisonnent la relation bilatérale.
Algérie – France : des “conséquences incalculables” sur toutes les dimensions de la relation
Le silence d’Emmanuel Macron pose question quant à ses intentions. Depuis qu’il a estimé, le 6 janvier, que l’Algérie se “déshonore” en maintenant l’écrivain Boualem Sansal en détention, il n’a pas prononcé un seul mot sur la crise qui met en péril la relation avec un grand pays, de surcroît partenaire important de la France.
Outre la dimension humaine, avec plusieurs millions de Français qui ont un lien avec l’Algérie, l’économie est l’autre segment qui devrait inciter le gouvernement français à ne pas chercher la rupture. L’Algérie est le troisième client de la France dans la région Mena et son 25e dans le monde, selon la direction de la diplomatie économique du Quai d’Orsay.
En 2023, les deux pays se sont échangés pour 11,6 milliards d’euros de marchandises. Les exportations françaises vers l’Algérie se sont élevées à 4,48 milliards d’euros. L’Algérie a vendu à la France pendant la même année pour 7,14 milliards d’euros, essentiellement des hydrocarbures.
L’Algérie est en effet un fournisseur important de la France en énergie en assurant 10% de ses besoins en pétrole et gaz. Selon les statistiques des Douanes françaises, l’Algérie était le troisième fournisseur de la France en hydrocarbures pendant les 11 premiers mois de 2024.
Dans le contexte de la tension mondiale sur le gaz générée par le déclenchement de la guerre en Ukraine, et alors que les relations entre Alger et Paris étaient au beau fixe, l’Algérie avait accepté de doubler ses livraisons de gaz à la France, à la demande du président Macron lors de sa visite en Algérie en août 2022.
Algérie – France : les entreprises françaises punies malgré elles
Si l’Algérie constitue un marché important pour le tissu productif français, il regorge aussi d’opportunités pour les entreprises françaises, dont environ 450 y sont directement implantées.
Dans un pays au fort potentiel, qui investit beaucoup dans les infrastructures et qui aspire à se doter d’une industrie à forte valeur ajoutée (automobile, téléphonie…), les enjeux sont grands pour les entreprises françaises.
De surcroît que la concurrence ne manque pas face aux investisseurs chinois, américains, turcs… Un marché est difficile à conquérir et très facile à perdre.
Pour les Français, l’exemple du blé est à méditer. En à peine quelques années, et sans même la crise politique actuelle, les Russes se sont imposés en grand fournisseur de l’Algérie, mettant en difficulté la filière céréalière française.
Pour le moment, Alger s’est gardée d’actionner le levier du commerce. Mais une rupture entre les deux capitales ne sera pas sans lourdes retombées sur leurs liens économiques. Et au-delà, les menaces de sanctions économiques contre l’Algérie brandies par l’extrême droite n’arrangent pas les affaires entreprises françaises.
En les brandissant ainsi publiquement, elles incitent indirectement l’Algérie et ses entreprises à diversifier davantage leurs partenaires et leurs fournisseurs pour ne pas se retrouver, en cas d’aggravation de la crise avec la France, en difficultés.
Et ces menaces donnent raison au gouvernement algérien qui a décidé de réduire la dépendance du pays vis-à-vis du blé français. En voulant à tout prix punir l’Algérie, l’extrême droite finira par sanctionner leurs propres entreprises.
D’autant que les concurrents pour les remplacer en Algérie ne manquent pas. Au contraire, ils sont nombreux. « Mais les places que nous n’occuperons pas, les Italiens, les Espagnols ou les Allemands sauront les prendre », avertit Michel Bisac, président de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française dans une déclaration à Ouest France.